14 août 2023

À propos de la liturgie

 Fête
de
l’Assomption


Luc 1,39-56

Avant d'être un jour de congé, la fête de l'Assomption est une fête liturgique. Comme toutes les fêtes liturgiques, elle se déroule au rythme de la fête de Pâques. Comme toute la vie chrétienne aussi. En effet, nous l'oublions sans doute beaucoup trop, le centre de la foi chrétienne, c'est une fête. Avec tout ce que suppose une fête, une vraie fête : de l'émerveillement, de la joie, de la gratitude, de l'allégresse, de la louange.
Mais c'est difficile de parler de la fête. C'est beaucoup plus facile de parler des souffrances, des épreuves, des malheurs, des peines, des ennuis, des catastrophes : ce sont des situations qui nous sont plus proches, qui font partie de notre expérience bien plus immédiate. Ce serait plus facile de parler des situations dans le monde que vous connaissez aussi bien que moi, même si c'est pour dire qu'elles sont insupportables et indignes de l'humanité.
Ce n'est pas ce que nous propose la liturgie. Et sans rien oublier de ce que nous vivons, il nous faut accepter cette véritable leçon de fête que nous recevons aujourd'hui. Une vraie fête, c'est contagieux. Tous ceux qui perçoivent ce qui se passe, d'une manière ou d'une autre, tous ceux qui vibrent à la résonance de la fête, ceux-là sont pris au jeu. Remarquez : c'est ce qui arrive avec l'enfant qui est dans le sein d'Elisabeth. Il tressaille d'allégresse, nous dit l'Evangile. La rencontre de Marie et d'Elisabeth est une fête, une vraie fête, une fête de Dieu, et, même dans le sein de sa mère, l'enfant en perçoit quelque chose.


Qu'est-ce que Marie nous apprend en ce sens ? Qu'une fête , cela suppose d'abord l'attention à la présence de Dieu : avoir assez de délicatesse pour s'apercevoir que Dieu est là, être suffisamment à l'écoute pour que les merveilles de Dieu puissent nous être racontées, avoir les yeux suffisamment ouverts pour détecter tous les signes de la présence de Dieu au milieu de nous. Tout cela, pour se laisser aller à la joie de cette constatation : Dieu est grand et sa toute première grandeur, c'est d'être là, présent, au milieu des hommes et de leur histoire.
Marie, la Mère de Dieu, c'est pour nous une véritable école de la fête, celle de l'humanité tout entière. Elle est le lieu où nous pouvons apprendre à son contact à devenir un peuple en fête. Il y a un psaume qui dit : Heureux le peuple qui sait l'acclamation, heureux le peuple qui est capable d'être un peuple en fête, c'est-à-dire un peuple qui reconnaît la grandeur d'un Dieu qui a montré qu'il était capable de s'occuper des pauvres, des humbles, des petits.


J'ai parlé d'une école. La leçon que nous avons à y apprendre est tout entière dans le Magnificat, le cantique de la Vierge Marie. Elle nous prête sa voix, à nous qui sommes pauvres, souffrants, humiliés, écrasés; et elle fait de nous des gens étonnés et surpris de la tendresse réelle de Dieu, des gens qui écoutent attentivement ce que l'action de Dieu produit en nous. Le Puissant fit pour moi des merveilles : que nous faut-il de plus pour entamer la fête ?


Pour le Juif, la merveille de Dieu, la fête, c'est que le peuple soit sorti d'Egypte. Pour le chrétien, la merveille de Dieu, la fête, c'est que le Christ soit ressuscité, qu'il nous ait sorti d'un monde où il n'y avait pas de place pour l'espérance, le pardon, la réconciliation. Pour Marie, élevée au ciel, la merveille de Dieu, la fête, c'est d'être la première invitée à cette fête, la première à pouvoir en partager toute la joie.
Est-ce que nous serons capables de faire nôtre cette fête de Dieu, celle-ci, mais également toutes celles que la liturgie met sur notre route ? Est-ce que nous serons capables d'ouvrir notre cœur à une joie partagée ? Est-ce que l'eucharistie sera pour nous une vraie fête ? 

P. Nicolas Dayez osb [°1937 – 〸2021]
Homélie pour l’Eucharistie de la Fête de l’Assomption
Maredsous, le 15 août 1994














10 juillet 2023

À propos de la liturgie

Saint Benoît, patron de l’Europe
À propos du Prologue de la Règle de Saint Benoît

Saint Benoît, patron de l’Europe, adresse sa règle à tous les humains : « … à toi, qui que tu sois »*. L’invitation est sans limite. Elle va au-devant du désir caché en chacun d’entre nous : la vie et le bonheur. Qui ne souhaite pas vivre et être heureux ? Quoi de plus universel que l’aspiration au bonheur ? quoi de plus exceptionnel aussi que la satisfaction de ce désir, pleine et durable ? Mais qui est vraiment prêt à en payer le prix ? et quel est ce prix ? Surtout, de quel bonheur s’agit-il ? et de quelle vie ?
Toutes ces questions habitent l’esprit de Saint Benoît. Le long Prologue de sa Règle en témoigne dès les premières lignes. La « vie » dont il s’agit est la Vie même de Dieu, sa « gloire », sa « lumière ». Le « bonheur » qui la définit est celui d’une rencontre : « Me voici ! ». Dieu n’est pas une idée, la conclusion d’un raisonnement, une conviction philosophique. Il est la vie elle-même, en chacun d’entre nous, avec l’amour dont nous recherchons tous la « douceur ineffable ». La vie et le véritable amour ne s’expliquent pas, ils se méritent encore moins ; ils sont donnés. Uniques et différents, pour chacun d’entre nous.
Encore faut-il non seulement les recevoir, mais aussi les garder et, pour cela, les entretenir. Là se trouve le prix du bonheur dont Saint Benoît veut montrer le chemin. À l’école d’un « Maître » et d’un « Père », « le Christ, notre véritable Roi », il nous offre, pour ainsi dire, ‘le guide pratique’ de l’Évangile, un manuel de la ‘recherche de Dieu pour tous’. Le premier pas dans l’apprentissage de cette recherche de la vie et du bonheur consiste en une décision : celle de « changer de direction » pour passer du moi au toi, d’un objectif intéressé, tourné vers son profit personnel, à un objectif désintéressé, défini par un autre et pour un autre. Cet autre, c’est le frère ou la sœur rencontrés au quotidien et, à travers eux, c’est Dieu, imploré dans « la prière » dès avant le départ. Quant au chemin, sa Parole en trace l’itinéraire chaque jour.
Les obstacles sur la route ne manquent pas. Le premier, le principal, vient de la difficulté à « écouter », doublé de la lenteur à « se lever ». Distraction et paresse guettent chacun sur le chemin de l’attention aux autres et à l’Autre, un chemin où Saint Benoît invite pourtant à « courir » … Moines et moniales ne détiennent pas l’exclusivité de la course, loin de là ! Il y a autant d’itinéraires et de coureurs potentiels qu’il existe de situations humaines vécues, quelles qu’elles soient et en tous lieux ; autant d’appels à remporter la course, avec la douceur de l’amour. La paix est ce prix et chacun est candidat au titre de champion !

À tous, joyeuse fête de Saint Benoît !

[*Les mots ou expressions entre guillemets sont tous empruntés au Prologue de la Règle de Saint Benoît.]

Moulin de Maredsous, fête de Saint Benoît,
11 juillet 2023

Sr Loyse Morard osb




21 août 2022

À propos de la Bible

NOUVEAUTÉ


Zachée, 

descend vite ! 

une heureuse rencontre




C’est le titre du recueil d’homélies du Père Nicolas Dayez, ancien abbé de Maredsous décédé le 9 juillet 2021, que viennent de publier les Éditions Saint-Léger.
43 homélies, présentées par le Père Maurice Bogaert moine de Maredsous, sont rassemblées et éditées par Sœur Loyse Morard, bénédictine du Moulin de Maredsous. Toutes commentent le même récit de « l’heureuse rencontre » entre Jésus et le publicain Zachée, et les effets qui s’ensuivirent (Évangile selon saint Luc 19,1-10).

Ces réflexions, reflets de toute une vie, se succèdent au long des ans, en divers lieux et circonstances, depuis le 18 août 1973. Elles se terminent le 14 juillet 2021, jour des funérailles de l’auteur, dont ce dernier avait pris soin de choisir d’avance la lecture évangélique et d’en rédiger l’homélie.


Chacun pourra saisir dans ces pages l’écho d’une expérience personnelle, d’une conviction, d’un désir quotidien et permanent capable de se répercuter à l’infini dans son propre cœur. Ainsi la rencontre de Jésus avec le publicain Zachée continuera à porter ses fruits aujourd’hui, à travers la rencontre de l’auteur et de son lecteur… Souhaitons-le.
Bonne lecture !

Dom Nicolas Dayez osb (1937-2021),
moine de l’abbaye de Maredsous et son septième abbé, continua sa formation musicale au Conservatoire Royal de Bruxelles où il obtint les premiers prix d’harmonie et d’orgue. Licencié en philosophie (Saint-Anselme, Rome), en théologie et en droit canonique (Strasbourg), il est ordonné prêtre en 1967. À la tête de son abbaye depuis 1972, il a présidé pendant trente ans l’anniversaire de la dédicace de l’église abbatiale et bien d’autres célébrations. Ses homélies, toujours nouvelles, étaient écoutées avec plaisir et profit, pas seulement par ses frères moines.









14 août 2022

À propos de la liturgie

 

Fête
de
l’Assomption


Nous continuons à appeler « Magnificat » le cantique de la Vierge Marie. Il a traversé les siècles en gardant toute sa fraîcheur. Comme les Béatitudes, le Notre Père et d’autres textes encore. Quel est le secret de cette fraîcheur ? Y a-t-il moyen de répondre à cette question ?
Il y a tout d’abord le fait que ce texte est tout-à-fait personnel. Il commence par ce qu’on appelait autrefois – peut-être encore aujourd’hui – un adjectif possessif : mon âme, mon esprit, il s’est penché sur moi, humble servante, il a fait pour moi des merveilles. Le « Magnificat » se présente à nous comme une sorte d’autobiographie. Marie nous raconte sa vie, ce qu’elle vit et ce qu’elle traverse, le sens qu’elle donne à tous ces événements. 
Mais attirer ainsi l’attention sur soi, ce serait vite insupportable, s’il n’y avait pas – et tout de suite – le passage à une perspective que nous qualifierions de « mondiale ». Ce qui n’est pas assez dire, et ce qui n’est même pas bien dire. Tous les âges me diront bienheureuse. Nous sommes partis d’une personne concrète, Marie, qu’on peut désigner du doigt. Et sans crier gare, nous passons de suite à un élargissement de ce lien. Marie commence par nous parler à la première personne du singulier, mais elle n’est pas refermée sur elle-même, elle vit et elle communie à tout l’univers, à toute la création, à tous les âges, elle vit aux dimensions de Dieu.

En faisant ainsi, Marie lève pour nous, au moins un peu, le voile du secret de l’éternelle jeunesse de son cantique. Nous n’y pensons peut-être pas assez : le « Magnificat » chante la magnificence. Nous n’utilisons plus beaucoup ce mot pour dire la grandeur de ce que Dieu fait. Marie chante cette grandeur, elle la magnifie. Elle nous dit que Dieu fait cette grandeur avec de la bassesse, comme si on ne pouvait remplir qu’en vidant, comme si on ne pouvait hausser qu’en abaissant, comme si on ne pouvait anoblir qu’en passant par l’ignominie. Dieu le fait depuis toujours et c’est bien pourquoi l’intégrale des générations dira Marie heureuse.
Alors vient la question : est-ce possible qu’une partie de celle qui chante ainsi le « Magnificat » reste en dehors des merveilles de Dieu ? Le Puissant fit pour moi des merveilles : allons-nous mettre une limite à Dieu ? Allons-nous mettre une frontière au-delà de laquelle il n’y a pas d’accès pour la magnificence que Dieu met en œuvre ?
La fête de l’Assomption est la fête de notre réponse à cette question, la fête de la réponse de l’Église. Ce que Marie a chanté, nous le chantons aujourd’hui. Ce que Marie a chanté, l’Église le chante aujourd’hui. Et pour chanter le « Magnificat », il faut une âme que j’oserai dire à la mesure de Dieu. Nous voilà donc invités à quitter toute étroitesse, toute mesquinerie (le contraire de la magnificence), tous ces millimètres avec lesquels nous avons trop tendance à mesurer, même quand il s’agit de Dieu.
La fête de l’Assomption, c’est aussi la fête de la mémoire de Dieu. Et Dieu a une mémoire infaillible. Il se souvient de son amour, de la promesse qu’il a faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa race à jamais. Voilà finalement le secret de cette jeunesse que j’évoquais en commençant. L’amour peut-il vieillir ? Le nôtre, peut-être, parfois, pas toujours. L’amour de Dieu ne vieillit pas, ne vieillit jamais. Chacune des phrases du chant de Marie vibre de cette constatation, vibre bien davantage de ce que Marie elle-même a accueilli sans réserve, parce que Dieu le lui offrait sans réserve. 
Mon âme exalte le Seigneur. Laissons à notre âme – au moins pour aujourd’hui – la dimension que Dieu lui-même veut lui donner. Laissons-la se dilater. Laissons-la être grande. Laissons-la connaître la magnificence. Laissons-la être jeune. De la jeunesse de Dieu.


P. Nicolas Dayez
Homélie pour la Fête de l’Assomption
Maredsous, le 15 août 2012










10 juillet 2022

À propos de la liturgie

 

11 juillet

SOLENNITÉ DE SAINT BENOÎT 

 



SUIVRE JESUS

Réflexion sur la profession monastique


L’évangile proposé par la liturgie pour la fête de Saint Benoît parle de la profession monastique :

« Pierre prit la parole et dit à Jésus : ‘Voici que nous avons tout quitté pour te suivre, quelle sera donc notre part ?’ Jésus leur déclara : ‘Amen, je vous le dis : lors du renouvellement du monde, lorsque le Fils de l’Homme siégera sur son trône de gloire, vous qui m’avez suivi, vous siégerez, vous aussi sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Et celui qui aura quitté, à cause de mon nom, des maisons, des frères, des sœurs, un père, une mère, des enfants, ou une terre, recevra le centuple, et il aura en héritage la vie éternelle.’ » (Mt 19,27-29)


L’apôtre pose sa question de façon naïve, apparemment un peu intéressée : il voit tout ce qu’il a quitté pour suivre Jésus et il attend la contrepartie. Ses idées s’enchaînent selon un certain ordre. « Suivre Jésus » apparaît en second, comme la transition entre le détachement et la récompense.
 
La réponse de Jésus renverse cet ordre : il s’adresse d’abord à « vous qui m’avez suivi ». Puis il énumère, en général, ce qu’il faut quitter pour le suivre : maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou terre. La récompense enfin consistera à siéger sur douze trônes pour juger les tribus d’Israël et avoir en héritage la vie éternelle. Propos mystérieux… Mais n’est-il pas significatif que Jésus renverse l’ordre de la question ?


Saint Benoît demande au moine, au jour de sa profession, de « promettre stabilité, conversion des mœurs et obéissance » (Règle c. 58,17). Il termine par l’essentiel. Le novice qui fait le choix de la vie monastique ne pense pas d’abord à ce qu’il quitte mais bien à Celui qu’il veut suivre. C’est l’amour qui permet de tout quitter, et seulement l’amour. « Suivre Jésus » entraîne tout le reste. Voilà l’obéissance que Saint Benoît pose à la base de tout l’itinéraire spirituel, le premier degré de l’échelle de l’humilité. Obéir, c’est suivre quelqu’un qu’on aime, s’attacher à lui, complètement.

Ensuite seulement apparaît ce qu’il faut quitter.  Là, Jésus énumère toutes les formes de possessions : matérielle (maison, terre) et affective (frères, sœurs, père, mère, enfants). La « conversion des mœurs » n’appelle à rien d’autre : être libre à l’égard des richesses matérielles et affectives, « à cause de son nom », à cause de lui Jésus, de sa personne, de son amour, parce que le fait de le suivre est plus précieux et encore plus désirable que tout le reste. Tout ce que l’on peut posséder rencontre une fin, une limite. L’amour, lui, ne supprime rien, il intègre. Ce que l’on quitte n’est jamais si bien honoré que si on le quitte pour un « plus ». Il en reçoit alors un sens et un avenir.


Alors nous comprenons que la récompense promise se présente comme une sorte de « stabilité » : siéger sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Obéir, s’attacher à Jésus, se libérer des entraves qui limitent ou encombrent, permet de « siéger » avec lui, de trouver en lui un point d’appui solide et définitif. De participer, avec lui, au discernement du jugement final. D’entrer, dès maintenant, dans sa lumière et sa liberté. La stabilité est comme la récompense accordée à celui qui obéit et qui se convertit, ce centuple que Jésus promet. À travers elle, jour après jour, l’amour de Dieu nous offre déjà la vie éternelle…

La première question que Saint Benoît nous pose est bien celle-ci : « Quel est l’homme qui désire la vie ? » (Règle, prol. 15) Tout commence par là. Pour lui, la profession monastique n’a pas d’autre but : nous « conduire tous ensemble à la vie éternelle » (Règle c. 72,12). Et quoi de plus stable que la vie éternelle ? Être fidèle à sa profession monastique, c’est entrer dans cette stabilité de Dieu. Ensemble, en suivant Jésus.







 










04 juin 2022

À propos de la liturgie

 PENTECÔTE

Jean 20,19-23


L'Evangile nous montre combien le Christ ressuscité a été soucieux de paix. C'est pratiquement toujours son premier souhait. Il n'a que ce mot-là à la bouche. Ce qui montre combien il a voulu une Eglise qui soit établie sur la paix. Ce qui montre combien il a voulu la même chose pour ceux et celles à qui il allait confier son Eglise. Il n'a pas voulu que les responsables soient des gens au cœur blessé et inquiet, même s'ils ont connu et connaissent leurs faiblesses, comme tout le monde.

Pour souhaiter la paix à quelqu'un, il faut pouvoir surmonter tout ce qui s'oppose à cette paix, tout ce qui est ressentiment, déception, jalousie. Nous aurions tort de croire que le Christ ressuscité n'a rien dû surmonter pour souhaiter la paix à ses disciples, de façon aussi insistante. Il a devant lui des personnes qui ont vécu très proches de lui, qui ont bénéficié largement de son enseignement et de sa présence, qui ont reçu toutes ses faveurs, qui lui ont même proclamé leur fidélité absolue et jusqu'au bout. Et ce sont ces mêmes personnes qui l'ont abandonné au moment où cela devenait difficile et dangereux pour lui, ces mêmes personnes qui l'ont ignoré, qui l'ont renié.

N'importe qui d'entre nous se laisserait envahir par un profond sentiment d'ingratitude. Un sentiment qu'il faut pouvoir surmonter, si on veut souhaiter la paix, de façon sincère, à celui ou ceux qui vous ont abandonné de cette façon-là. C'est ce que fait le Christ ressuscité. Il sait qu'il y va de la vie de son Eglise. Il sait que l'Evangile ne peut pas être vécu en dehors de cette paix profonde. Il sait que, sans cela, il ne peut pas témoigner de la paix qui est en Dieu.
Nous parlons beaucoup de la paix aujourd'hui, parce que nous en ressentons cruellement le besoin. Et nous voudrions beaucoup que l'Eglise, les Eglises, y apportent leur contribution. Non pas en imposant telle ou telle vue politique, mais en aidant les uns et les autres à surmonter ce qui les empêche de se parler sereinement, ce qui les empêche de s'échanger un souhait de paix dans la vérité, ce qui les empêche de reconnaître chez les uns ce que les autres cherchent également.
N'est-ce pas le rôle de l'Esprit-Saint de nous aider à faire ce discernement? Chacun comprend l'autre dans sa langue. Parce que chacun est parvenu à faire taire ce qui l'empêche de parler lui-même de paix, ce qui l'empêche d'entendre parler de paix, ce qui l'empêche de vivre dans la communion qu'apporte la paix.

Pour parler de paix, disait saint François d'Assise, il faut d'abord avoir la paix dans son cœur. C'est le souhait que le Christ nous adresse : La paix soit avec vous ! L'Esprit-Saint nous permettra d'entendre ce souhait, d'accueillir la paix dans notre cœur et de pouvoir alors la partager.



P. Nicolas Dayez

Homélie pour la Pentecôte

Maredsous, 4 mai 1995













25 mai 2022

À propos de la liturgie

 

Ascension

Lc 24,46-53

L’évangile de la fête de l’Ascension se termine sur une note de joie qui nous étonne. Nous n’associons pas spontanément la séparation et la joie, le départ de quelqu’un qu’on aime à la louange… C’est qu’il y a ici un mystère qui nous dépasse et qui cependant nous habite, puisque nous partageons la foi des apôtres et que, nous aussi, nous en témoignons. Comment un absent, un disparu, peut-il remplir notre cœur de joie, notre bouche de louange ?

En fait, cette finale de l’évangile de Luc répond à notre question, parce qu’elle nous livre le sens de ce qui s’est passé. Le départ de Jésus a du sens, autant pour nous que pour lui. « Il fallait que s’accomplisse ce qui était annoncé dans l’Ecriture ». Ce sens englobe tout le passé et il ouvre à tout l’avenir. Le départ de Jésus, tout ce qui a précédé et tout ce qui suivra, est comme inscrit dans le cœur de Dieu. Le départ de Jésus ne laisse pas un vide absurde, gratuit. Au contraire. Il est non seulement voulu et expliqué, mais il prépare, il annonce quelque chose, un quelque chose qui concerne directement les disciples, où ils vont être tout à fait impliqués.

Ce quelque chose, c’est la force venue d’en haut qui leur donnera de témoigner. Témoigner que le Christ a souffert, qu’il est ressuscité et qu’à partir de là, il faut proclamer à tout le monde un changement radical, un retournement dans la situation de l’homme par rapport au mal. Il ne s’agira pas de prêcher une conversion morale ; toutes les religions du monde le font. Il s’agira d’annoncer à tous ce renversement que les apôtres ont d’abord à vivre eux-mêmes : celui que la résurrection opère au plus profond du cœur, dans la manière d’affronter le mal, la mort, la souffrance... et la séparation.

Pour cela, Jésus ne demande pas à ses disciples de se mettre tout de suite en campagne. Mais il leur demande d’attendre, d’accepter un délai. Avant de recevoir ce que le Père a promis, il leur faut, littéralement, s’asseoir, rester là ; non pas sur place n’importe où, mais à Jérusalem. Jérusalem, c’est le lieu où tout a commencé, où tout converge, à partir duquel tout doit se répandre. La mission des apôtres ne peut prendre sa source que là. Avant de diffuser le message, il leur faut plonger profondément dans tout ce que Jésus y a vécu, prendre le temps de se laisser imprégner du mystère de sa pâques. Là, à Jérusalem, une nouvelle présence de Dieu, définitive, a été révélée pour tous les hommes. Pour en témoigner, une préparation est nécessaire : un temps d’ouverture, d’attente, de prière… La « force venue d’en haut » sera comme le fruit porté par la semence que Pâque a jetée dans les cœurs. La semence doit croître et le départ de Jésus est la condition de sa croissance. Il faut toujours à l’amour une distance pour pouvoir grandir et porter du fruit.

Le temps d’attente qui commence aujourd’hui n’est donc pas vide. Il est lourd de toute la force de Dieu qui travaille les cœurs, les nôtres comme ceux des apôtres. La joie vient de là : d’être le creuset de ce travail. Dorénavant un sens définitif est donné à la vie. Quand Jésus bénit ses disciples, il leur lègue ce sens. Emporté auprès de son Père, il sera plus près d’eux qu’il n’a jamais été pendant sa vie terrestre. Ou plutôt, eux seront plus près de lui. Cette bénédiction qu’il leur donne, les comble de joie et ils la rendent à Dieu dans leur louange, dès maintenant. N’est-ce pas à cela que nous sommes appelés, nous aussi, pour accueillir l’Esprit Saint ? Le départ de Jésus annonce une présence plus totale, la séparation est une provocation à la joie d’un plus grand amour.